Chapitre 2

Chapitre 2.

James avait envie d’attraper Johanne dans ces bras, de l’embrasser, de se perdre dans sa chevelure, de lui faire l’amour, là, maintenant, tout de suite, sur la banquette arrière de la BM, au bord de la D23… mais, comme il allait engager le véhicule dans le chemin menant chez Henriette, il s’abstint. La jeune femme, le nez au vent, fumait une cigarette à la fenêtre, un sourire aux lèvres. Il prit une profonde inspiration. Il avait l’impression que ses lèvres allaient se détacher de son visage pour virevolter autour de sa tête et finalement se poser entre les magnifiques seins de sa jeune compagne.

Regarde la route, imbécile !

Il s’engagea à la dernière seconde dans l’étroite voie mal empierrée. Il se sentait prêt à donner toutes les excuses du monde à sa vieille amie vindicative. Rien n’allait pouvoir entamer sa joie et son optimisme. Les braises avaient repris dans la tourbe irlandaise…

Il gara la voiture à l’ombre de l’immense platane, coupa le contact et posa sa main sur le bras de Johanne :

  • Je t’aime

Sans un mot, elle se jeta littéralement sur lui, le renversa contre la portière… Une noire tempête d’amour échevelé !

Johanne tapa une série de coups joyeux à la porte d’entrée. Pas de réponse

Merde, elle va pas se décider à porter un sonotone ? Elle devient sourde comme un saint de pierre…

Elle posa sa main sur la poignée, pour ouvrir. Elle appuya. La porte ne bougea pas d’un pouce. Fermée à clef. Johanne sonna au visiophone, tirant la langue à la camera. Toujours aucune réponse.

Bizarre,… Elle est là… Les volets sont ouverts…

James était en train de se recoiffer et d’arranger le col de sa chemise dans le rétroviseur, tout en sifflotant I fought the law des Clash. Elle l’appela d’une voix mal assurée :

  • James ! T’as les clefs ?

Il sursauta, comprenant au ton de Johanne que quelque chose n’allait pas.

  • Pas besoin de clefs.

S’il ne l’avait pas éjecté dans l’un de ses grands ménages frénétiques, il devait encore avoir un rossignol planqué sous le siège avant.

L’outil était bien à sa place. Une mèche lui tombant sur les yeux, James se précipita vers la porte d’entrée. A l’aide du rossignol, il força les clenches en moins d’une minute.

Mais quand est-ce qu’elle va se décider à mettre de vraies serrures sur cette satanée porte ? A quoi ça sert qu’elle m’ait fait installer un visio… Putain…

Il poussa le battant. Immédiatement, l’odeur l’alerta.

  • Jo, tu restes dehors…

Non, il peut y avoir du monde posté dehors…

- Non, euh… Tu restes fixée derrière moi. Calque tes gestes sur les miens. Si je te dis au sol, tu te plaques par terre et tu ne bouges plus.

Johanne, dont l’excitation n’était pas encore totalement retombée, sentit son cœur s’accélérer encore, le sang lui battait les tempes, l’air avait du mal à passer dans ces bronches. Elle imita les gestes de James, posant les pieds au sol très lentement, en commençant par le talon, fléchissant légèrement les jambes, presque collée au dos de son amant. Ils parcoururent les deux mètres de couloir comme cela. Ils s’approchaient de la cuisine. L’odeur âcre, soufrée et métallique de la poudre devenait de plus en plus puissante, mêlée à une autre odeur, chaude et écœurante de viande brulée, doublée d’un remugle de boudin artisanal mal cuit. James pouvait presque voir les mains de l’angoisse faire un nœud avec son larynx. Heureusement, il n’avait pas vraiment mangé ce matin… L’odeur du sang, versé en quantité… Plaqué au mur du couloir, il risqua un œil dans la pièce.

Henriette gisait là, la moitié du visage manquante. La table en noyer, le sol autour d’elle et une partie du mur en face étaient maculés de sang, de morceaux blancs de plus ou moins grande taille… (de l’os…), de cheveux gris amalgamés de chair et de sang… encore du sang… de la chair en partie brulée… sang projeté… le monde était rouge… une matière gélatineuse gris-rosâtre, bizarre, collée partout… Son crâne avait explosé…n’en restait plus que la moitié vide… Les effluves étaient difficilement tenables, poudre, sang encore chaud et viande passée au feu. Elles envahissaient le moindre de ses nerfs. Il retint à grand peine un haut-le-cœur. Johanne passa la tête à son tour dans l’encadrement de la porte. Son visage se pétrifia :

« Oh ! putain de merde ! »

James la bâillonna de sa main.

« Shut up ! »

La porte-fenêtre de la cuisine, qui donnait sur le côté du mas, était légèrement entrouverte. James écouta attentivement. En dehors de leurs deux respirations saccadées, il n’entendait absolument rien. Aucun bruit, aucun murmure, aucun glissement, aucun souffle. Rien. Il avança prudemment et passa à côté du corps de sa meilleure amie, en s’efforçant de rester focalisé sur la porte-fenêtre, et d’oublier le sang. Il poussa un vantail. Personne dehors non plus. Il baissa les yeux : deux traces de vélo dans l’herbe…

Il se prit la tête entre les mains. Johanne, restée un pas devant la porte, n’arrivait plus à bouger. Son cerveau lui disait « casse-toi », mais ses jambes émargeaient aux abonnés absents. Ses yeux étaient soudés au crâne explosé d’Henriette. Son rythme cardiaque s’était calqué sur le chant funèbre des gouttes de sang qui s’écoulait du coup de sa tante, jusqu’au sol. Ploc ! Ploc ! Ploc ! Elle aurait bien aimé s’évanouir, couper le contact, mais son esprit n’était pas du même avis, bien décidé à rester en mode éveil. Il enregistrait même une foule de détails bizarres. Le torchon pour s’essuyer les mains ne pendait pas au crochet habituel, le four encastré était légèrement sorti de sa niche, une patate à moitié épluchée attendait de rejoindre le tas de ses congénères déjà débarrassés de leur peau… Il n’y avait pas de sang du côté de l’évier ; le tueur s’était donc tenu dos à la pile, Henriette ligotée à la chaise devant lui… L’attention de Johanne revint vers la table. Le trou qu’Henriette avait provoqué une semaine plus tôt en plantant le couteau à pain était empli de sang, … La table se nourrissait du sang d’Henriette… Le vieux noyer s’imprégnait de la sève humaine qui avait maintenu sa tante en vie durant tant d’année… La jeune femme leva les yeux vers le mur… Un bout du dentier de la vieille dame avait atterri en équilibre sur un plat de Moustiers fixé au mur… Elle plaqua ses mains sur sa bouche, pour étouffer un hurlement qui ne voulait pas sortir.

James revint dans la cuisine et poussa Johanne en dehors de la pièce. Ce geste l’exaspéra, elle repoussa sèchement la main qui l’avait attrapée à la taille. Il lui prit le bras fermement et l’entraîna jusque dans le salon contigu. Il la força à s’asseoir, puis lui dit :

« Surtout ne touche à rien. Je vais effacer nos empreintes dans la cuisine »

James s’obligea à baisser les yeux sur le corps de son amie. Il respirait volontairement très lentement, essayant de faire fi des odeurs et des images, de se concentrer sur des faits bruts, comme s’il les lisait dans un livre. Au vu des dégâts, on avait tiré minimum avec du neuf millimètres, parabellum, (ou peut-être des munitions de chasse ?). Il s’accroupit sur les talons, derrière le cadavre. Son amie était attachée à la chaise avec du fil de nylon. Il regarda ses mains. Elle avait reçu une balle dans la main droite, de plus petit calibre. Il pouvait distinguer des traces de poudre autour de la blessure. Tirée à bout portant. Elle avait plusieurs doigts brisés à l’autre main. Il leva les yeux, le bras droit d’Henriette pendait bizarrement. Épaule cassée. Il se releva. La pièce dansait autour de lui. Il ferma les yeux, prêt à s’écrouler.

Non, Jim. Tu ne flanches pas maintenant. Allez, hop ! Tu inspires. Tu souffles. Tu ouvres les yeux et tu te mets en pilote automatique.

Il souleva les paupières et aperçut les jambes de son amie. Il referma les yeux immédiatement. Ses genoux n’étaient plus qu’une bouillie épaisse de sang, de chair, d’os et de tendons. On l’avait torturée. Et pas qu’un peu. Il se sentit vaciller à nouveau. Il regarda autour de lui, le sang commençait tout juste à se coaguler. Il scruta le sol de la cuisine, les meubles. Pas de douilles.

Très professionnel… Je parie que les flics ne trouveront ni empreinte, ni ADN… Sauf les nôtres… et merde…

Il essuya, à l’aide de la pochette de son costume, les endroits où Johanne et lui avaient pu passer les doigts, en s’efforçant de contourner le centre de la pièce de peur que ses yeux ne tombent sur son amie.

Johanne, dans le salon, serrait les poings à s’en enfoncer les ongles dans la chair de la main. Elle commençait à se calmer et à réfléchir plus froidement.

Maintenant, il faut penser aux condés. Faut éviter que cette affaire nous retombe dessus. Quand on aura résolu cette urgence, on trouve le coupable et on lui fait bouffer ses couilles par le trou du cul…On fait des serpentins avec ses putains d’intestin … et on les lui accroche en collier… avec ses yeux comme pendentif…

Enfin… Prenons les choses dans l’ordre. Déjà, réfléchir aux éléments dont on dispose. Dernière « affaire » chaude de la tante : faire tomber Jean Santini en trouvant la preuve qu’il blanchit son fric pas net à l’aide de fausses entreprises d’insertion et qu’il a organisé le meurtre de son cousin pour ne pas partager l’empire des Santini sur Marseille.

Deuxième suspect, logique, James. Ils se sont engueulés à mort, …

Oui, mais pour cela il aurait fallu qu’il se dédouble…

Mais, il aurait pu se lever avant elle, puis aller descendre Henriette et revenir se coucher… Ou même ne pas se recoucher du tout… puisqu’il l’avait réveillée avec un petit-déjeuner au lit, café noir/croissant/orange pressée… dans l’une de ses pitoyables tentatives de se faire pardonner…

Oui, mais Henriette a été assassinée alors qu’elle épluchait des patates pour les mettre à cuire… Et son sang n’était pas encore totalement coagulé… C’est une femme d’habitudes… Elle met les patates à cuire à 11h, elle les lavait… Il devait être autour de 9h ou 10h…

Johanne sentit un poids disparaître de sa colonne vertébrale. James était éliminé d’entrée de jeu comme suspect possible. Par contre, l’Ange n’était toujours pas arrivé. Il devait amarrer à Marseille à dix heures, et à,… elle regarda sa montre, 13h, il n’était toujours pas là.

Non, abrutie. Faut rester logique dans la vie, sinon tout se barre en couille. L’emplumé considère Henriette comme sa mère. Il ne peut pas vouloir la faire descendre,… ou la descendre… Quoique… regard-toi avec la tienne… ce ne sont pas les envies d’homicides qui manquent… mais, de là à passer à l’acte… Oui, mais ils sont mêlés à des histoires de ouf, t’imagines même pas… Oui, mais elle lui paye ses études de droit… il ne va pas tarder à être avocat… Et il est corse… Un corse ne tue pas sa mère…

Comme si cet argument était suffisant pour clore ses soupçons, son esprit se porta sur un crochet, au mur de la cuisine, à côté de la porte-fenêtre. Le torchon pour les mains y était pendu, ce n’était pas sa place, et Henriette était encore plus maniaque que James… donc… elle avait les mains mouillées,… On a tapé à la porte de la cuisine. Elle s’est essuyée les mains et a ouvert. Soit elle connaissait son visiteur, soit ne lui inspirait-il aucune méfiance… Elle a sans doute ouvert en hâte et accroché le torchon au premier crochet qu’elle a trouvé…

Et comme cette foutue baraque est isolée en pleine pinède,… il n’y a que de la route que l’on a pu entendre quelque chose…

James interrompit le cours de sa réflexion en faisant irruption dans la pièce. Johanne leva les yeux vers lui et demanda, d’un ton calme :

  • On fait quoi ? Il faut que l’on trouve Ange… il devrait être là depuis longtemps…

James sursauta, il l’avait complètement oublié, l’emplumé… Qu’est-ce qu’il pouvait bien foutre…

  • On l’attend ici, et on voit ce qu’on fait. Son bateau a peut-être du retard. On peut pas prévenir les poulets sans savoir ce qu’il est devenu…

- Et on prévient les poultocks…

- Anonymement, et tardivement… S’ils cherchent mes moyens de subsistance, ou s’ils fouillent dans certaines affaires d’Henriette, les camouflages risquent de pas faire illusion bien longtemps…

Johanne fronça les sourcils… après un temps de réflexion, elle répondit :

  • Sûr ! Et on trouve nous même le fumier qui a fait ça, on lui fait payer très cher. On le massacre.

- Holà! Stop… Stop, stop… On s’en occupe avec Ange. Toi, tu files te mettre au vert chez M…

- Hors de question ! N’y pense même pas ! Ils ont buté la seule personne fréquentable de ma putain de famille de merde. Je descendrai celui qui a fait ça moi-même, grogna-t-elle d’une voix sourde. D’ailleurs, j’appelle Ange maintenant, pour savoir ce qu’il fout. Quand on sera en tête à tête, je suis sûre qu’il sera de mon avis…

James, planté devant elle, la regardait d’un air abasourdi. Il pouvait sentir la haine irradier de la jeune femme. Sa lèvre supérieure était même légèrement retroussée, telle celle d’un chien qui va mordre. Elle lui faisait presque peur…

  • NON ! s’écria James quand elle dégaina son portable. Attend… on va le contacter, mais pas avec ton appareil… pour la police…

De l’intérieur d’une petite table de nuit en marbre, il sortit un gros téléphone portable d’ancienne génération, d’où sortait, d’un trou grossier sur le côté gauche, quelques fils, comme si l’appareil était blessé. Il tourna une molette, pour changer la fréquence, et composa le numéro du Corse. L’accent traînant de Ange l’accueillit, mais sur son répondeur.

« Bonjour, vous êtes bien sur le répo… »

Il raccrocha.

Ange,… tu es un vrai casse-couilles mais j’espère sincèrement qu’il ne faudra pas t’ajouter à la liste des cadavres…

Il s’assit à côté de Johanne, les lèvres pincées et les yeux agrandis par la peur. Avant qu’il n’ait prononcé un mot, elle lui dit :

  • File-moi le téléphone, je vais lui laisser un message que lui seul puisse comprendre…

«  Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur d’Ange Marie Paoli, je ne suis pas disponible, mais laissez-moi un message je vous rappelle »

Après l’annonce traduite en corse, Johanne lui laissa le message suivant d’une voix atone :

« Pour l’apéro, viens direct à la grotte. »

James l’observait d’un œil sceptique. Elle expliqua :

  • La dernière fois qu’on a parlé de toi avec Ange, il t’a qualifié d’ours. Donc, il devrait comprendre que la grotte, c’est chez toi…

Pas con…

Avant de quitter le vieux mas, James disparut quelques instants dans la cave, et remonta avec une petite sacoche noire, qui avait l’air pleine à craquer; Johanne, devant l’expression de James, n’osa pas poser de question sur le contenu;

Une heure plus tard, ils fermaient la lourde porte blindée de James, au rez-de-chaussée du 18 rue Pavillon, à Aix-en-Provence. Il s’installa derrière l’un de ses trois ordinateurs. Il se connecta au site de la SNC, la Société de Navigation Corse. Il savait qu’Ange devait rentrer par le Pascal Paoli. Le bateau avait quitté Ajaccio à l’heure, la veille au soir, et était bien arrivé, à 10h, au port de Marseille.

Ça ne sent pas bon du tout…

Il ne dit rien à Johanne et pirata le serveur de la compagnie. La barrière de protection fut Out en moins de vingt minutes. Il rentra dans les listes de voyageurs enregistrés. A la montée, Ange était bien dans la liste des passagers du Pascal Paoli…

Il s’est fait descendre… par des mecs à Santini… Il est en train de nourrir les roussettes…. Au fond de la Méditerranée… ou alors…

Son logo Skype dans la barre des tâches afficha un 1 entouré d’un rond. Quelqu’un cherchait à rentrer en contact avec lui. Il ouvrit le logiciel.

Conversation. 1 nouvelle. Liam

Sorry, Brother, mais là, c’est vraiment pas le moment…

Il bascula son statut sur « occupé » et se tourna vers Johanne qui, affalée sur le canapé, était en train de fumer un énorme joint d’herbe, les sourcils froncés. L’air plus préoccupée et enragée qu’accablée.

Il lui expliqua ce qu’il venait d’apprendre. Elle lui murmura d’une voix un peu pâteuse qu’il fallait attendre demain matin… qu’il se planquait certainement…

« C’est un mec du maquis, tu sais… il sait échapper aux gens… »

Elle reprit d’une voix plus claire. Selon elle, si on l’avait neutralisé, il y aurait quelques blessés parmi les assaillants… Paranoïaque comme l’était Ange, il aurait été difficile de l’avoir par surprise… Ils ne parlaient pas d’accrochage lors de la traversée, sur le site de la compagnie… et la radio, allumée sur France Intox, n’annonçait pas de carnage sur le ferry non plus…

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